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  • Photo du Lundi // texte de Catherine Denis

    Chronique du non puis du oui Je viens de me rendre compte que lorsque l’on me propose quelque chose, je commence toujours par dire « non merci ». Prendre des cours de danse : non merci. Aller à un concert à Bruxelles un soir de semaine en hiver : non merci. A un festival d’été, en famille : sûrement pas ! Faire partie d’une association : pas pour le moment. Donner une conférence dans un endroit sympa : merci d’avoir pensé à moi, mais non. Là où certains se plaignent de ne pas savoir faire des choix, moi mon truc, c’est plutôt de renoncer. Renoncer me plonge dans un éphémère moment de jubilation. Pendant que je dis non, je me sens une femme libre, qui dispose pleinement d’elle-même, fait ses propres choix, refuse l’aliénation. Je me sens différente, un peu arrogante, fière de dire non à des choses où d’autres seraient fiers de dire oui. Satisfaction de petit coq sur son modeste tas de fumier. Je deviens subitement riche du temps que je n’ai pas perdu, comme si d’un coup mon horizon bouché de femme-mère avec deux emplois et deux enfants s’éclaircissait, m’offrant l’idée de longues minutes, heures, journées « tout entières ouvertes sur rien » comme a dit Duras. Alors pour cette chronique, pourquoi ai-je dit oui ? Ce « oui », comme un écho au « oui » de Marino lorsqu’on lui a demandé de prendre des photos au congrès de Parole d’Enfants. Un oui qui l’a emporté sur son stress de devoir s’imposer comme photographe dans le public, d’aller au contact de conférenciers prestigieux et admirés, de trouver un mot gentil pour qu’ils se prêtent à la pose, de se faire une place à la fois présente et discrète dans les coulisses de l’organisation. Un oui qui n’a pas pris en compte le fait de ne pas avoir une minute à soi, de ne pas profiter du spectacle, de ne pouvoir s’abandonner à la convivialité et à la détente dans les moments informels. Ce « oui », comme un écho au « oui » de la danseuse et comédienne Andréa Bescond. Elle qui dit oui à la vie, à la résilience, au combat ! Qui se donne sans compter, avec une égale énergie chaque soir, dans un spectacle éblouissant où elle incarne avec sa voix, ses gestes et son corps, tous les protagonistes d’un drame d’abus sexuel. Elle qui dit oui au courage, à la solidarité, à l’émotion, à l’humour. Cette photo a été prise juste avant le spectacle. Le rideau est tiré, et derrière celui-ci 2000 personnes attendent que cela commence. Voici ce qui m’intéresse : comment le photographe a-t- il pu saisir ce moment intime où la danseuse s’échauffe à l’abri des regards ? L’existence de cette photo est un oui à la confiance : « Photographe, ce que j’ai vu de toi fait que je ne suis pas dérangée par ta présence, et je n’ai pas peur de ton regard. Sens-toi libre, je sais que tu ne me feras pas de mal ». Et Andréa de foncer sans crainte, comme le ferait un enfant, à l’autre bout de la scène. Ainsi, avoir accepté d’écrire cette chronique, c’est avoir renoncé au plaisir solitaire et fugace que m’aurait procuré le non. Vive le oui, et vive le bonheur de la rencontre, qui mérite toutes les prises de risque ! Comme Andréa quand elle s'élance avec détermination vers un ailleurs inconnu. Comme Marino lorsque son appareil photo devient le témoin de son regard rempli de délicatesse et de bienveillance. Catherine Denis (association Paroles d'enfants) «Les chatouilles» © Marino Carnevale